Chapitre 1 – Le vent d’Étretat
Le vent souffle fort sur les falaises d’Étretat. Comme toujours en novembre, les bourrasques s’invitent sans prévenir. Les goélands crient au-dessus des arches calcaires, tandis que la mer frappe les rochers avec une régularité presque rituelle. À vrai dire, la ville semble figée dans une attente silencieuse.
D’un côté, les touristes ont déserté les ruelles. De l’autre, les habitants referment leurs volets, comme pour se protéger d’un malaise diffus. Bref, Étretat devient une ville fantôme. Pourtant, ce n’est pas le vide qui inquiète. C’est ce qu’on croit entendre la nuit.
Camille Dervaux descend la rue Guy de Maupassant, les mains dans les poches. Elle serre son manteau contre elle, comme pour se donner du courage. Journaliste pour Le Réveil Normand, elle revient d’un rendez-vous annulé. Encore un maire qui refuse de parler. Encore un silence de trop. Autant dire que la journée commence mal.
En passant devant l’église Notre-Dame, elle ralentit. L’édifice, construit au XIIe siècle, garde son allure romane : murs de silex, toit d’ardoise, clocher carré. Une grille rouillée bloque l’entrée. Pourtant, derrière les vitraux, une ombre semble bouger. Camille cligne des yeux. Rien. Juste le vent qui siffle entre les pierres.
Elle hausse les épaules et poursuit son chemin. Quelques mètres plus loin, elle pousse la porte du Café des Falaises. À l’intérieur, l’ambiance est tiède : bois sombre, nappes à carreaux, odeur de cidre chaud. Elle s’installe près de la baie vitrée et commande une tarte normande.
En attendant, elle sort son téléphone. Elle ouvre Cidral, le réseau social local, mi-blog mi-fil d’actualité. Elle scrolle sans vraiment lire : chats perdus, météo, rumeurs. Puis, un post attire son attention :
“Quelqu’un a vu une lumière dans l’église ?”
Posté il y a 12 minutes.
Camille lève les yeux. L’église est toujours là, immobile. Mais le vent, lui, semble s’être tu.
Chapitre 2 – Rumeurs salées
Le lendemain matin, Étretat s’éveille sous un ciel bas, couleur d’ardoise. La pluie a cessé, mais l’air reste chargé d’humidité. Les gouttes perlent encore sur les vitres du Café des Falaises, où Camille s’est installée dès l’ouverture. Elle sirote un café noir, les yeux rivés sur son téléphone.
Sur Cidral, les notifications s’enchaînent. Un nouveau post, publié à l’aube :
“Mon chien a hurlé toute la nuit. Il fixait la porte comme s’il voyait quelqu’un.”
Un autre, quelques minutes plus tard :
“Des pas dans le jardin. Personne dehors. Juste des traces dans la boue.”
Camille fronce les sourcils. D’habitude, Cidral regorge de banalités : recettes de tarte, photos de couchers de soleil, débats sur les horaires de la déchetterie. Mais là, quelque chose a changé. Les messages se multiplient. Toujours la nuit. Toujours près de l’église.
Elle repose son téléphone et sort son carnet. Une vieille habitude. Elle trace une carte mentale : noms, lieux, heures. Peu à peu, une ligne se dessine. Un périmètre. L’église en est le centre.
Vers midi, elle décide de marcher jusqu’au presbytère. Fermé depuis des années, le bâtiment est à l’abandon. Pourtant, la grille est entrouverte. Camille hésite. Puis pousse la porte.
À l’intérieur, l’air est froid, presque humide. Une odeur de cire et de pierre. Elle avance prudemment. Sur le mur, un cadre penche. Une photo ancienne. Un prêtre, raide, le regard dur. Derrière lui, l’église. Identique à aujourd’hui.
Soudain, un bruit. Un raclement, comme un meuble qu’on déplace. Camille se fige. Elle tend l’oreille. Rien. Juste le silence. Et ce froid, qui semble monter du sol.
Elle recule, referme la porte, et sort sans un mot. Dehors, le vent s’est levé. Et dans sa poche, son téléphone vibre. Une nouvelle alerte Cidral :
“Quelqu’un a vu une silhouette sur le clocher.”
Chapitre 3 – Le pavé
Camille pousse la porte de l’église. Rien. Pas de bruit, pas de trace. Juste l’odeur de pierre froide et de bois ancien. Elle inspecte les bancs, les vitraux, le chœur. Tout est figé. Comme si le lieu refusait de parler.
Elle ressort, frustrée. Le ciel s’est assombri. Une bruine fine tombe sur les pavés. Elle remonte la rue du Havre, les mains dans les poches, le regard bas.
Soudain, un cri. Bref, étouffé. Elle s’arrête. Le son vient d’une ruelle à gauche, près du vieux lavoir. Elle s’approche, prudemment. Et là, elle le voit.
Le revenant.
Il est penché sur un corps. Un homme sans âge, vêtu de haillons. À ses pieds, un chien tremble, couché sur le flanc. Entre eux, un morceau de Pavé du Plessis, écrasé, encore frais. L’odeur est forte, presque écœurante.
Le revenant ne ressemble pas à un fantôme. Il est dense, mat, presque humain. Sa peau est grise, comme du calcaire mouillé. Ses yeux, enfoncés, brillent d’un éclat jaune. Sa bouche est ouverte, mais il ne mord pas. Il aspire, lentement, comme si l’air lui suffisait.
Son manteau est ancien, râpé, couvert de terre. Ses mains sont longues, fines, tachées de noir. Il ne parle pas et ne grogne pas. Par contre, il respire, bruyamment, comme un feu qui couve.
Camille recule. Un bruit de talon sur le pavé. Le revenant lève la tête. Le regard est vide, mais il voit. Il se redresse, lentement. Puis disparaît dans l’ombre, sans courir, sans bruit.
Camille reste figée. Le chien gémit. Le corps ne bouge plus. Et sur le sol, le fromage continue de fondre.
Chapitre 4 – Le dossier
Camille n’a pas dormi. Les images tournent en boucle. Le corps, le chien, le fromage. Et ce regard vide, mais conscient.
Ce matin-là, elle retourne au presbytère. Cette fois, elle fouille. Derrière une armoire, elle trouve une boîte en métal. Dedans, des dossiers jaunis. Des noms, des dates, des diagnostics.
Un nom revient souvent : Docteur Armand Leclerc. Médecin de campagne, actif jusqu’en 2003. Toujours les mêmes remarques : “traitement standard”, “protocole appliqué”, “aucune anomalie détectée”. Pourtant, les patients meurent. Trop vite. Trop souvent.
Camille relit les dossiers. Toujours les mêmes mots. “Conforme.” “Appliqué.” “Sans anomalie.”
Pas une phrase humaine. Pas une hésitation. Juste des cases, des chiffres, des protocoles.
Elle enquête. Elle interroge. Une ancienne patiente se souvient :
“Il ne m’a jamais regardée. Juste mon dossier. Il disait que c’était la procédure.”
Un autre ajoute :
“Il m’a prescrit un traitement qui m’a détruit. Mais il disait que c’était la norme.”
Le docteur Armand Leclerc n’était pas cruel. Il était sûr de lui. Certain d’avoir raison. Certain que l’autorité savait mieux. Il ne doutait jamais. Il suivait. Et les gens tombaient.
Maintenant, il est revenu. Sans pensée. Sans émotion. Juste une mécanique. Un corps qui continue d’obéir, même sans ordre. Un monstre, né de la soumission.
Camille écrit un article. Elle hésite à publier. Cependant, sur Cidral, les commentaires explosent :
“Je l’ai vu près de la pharmacie.”
“Il m’a regardé comme s’il lisait en moi.”
“C’est lui. Je le reconnais. Il ne change jamais.”
Chapitre 5 – La falaise
Plus tard, Camille revient dans la ruelle. Le corps n’est plus là. Pas de trace. Pas de sang. Juste une flaque d’eau et une odeur de fromage rance.
Le chien est toujours là. Couché, tremblant, les yeux ouverts. Il ne bouge pas, il ne fuit pas, mais il attend.
Camille s’accroupit. Elle tend la main. Le chien recule, puis s’approche. Lentement. Il pose sa tête contre sa paume. Il est maigre. Son pelage est sale. Mais son regard est clair.
Elle remarque un collier. Une plaque rouillée. Gravée dessus :
“Milo – Rue des Fossés, Étretat.”
Camille se redresse. Rue des Fossés. Elle connaît. Une impasse, près de l’ancien cabinet médical. Celui du docteur Leclerc.
Elle frissonne. Le chien gémit. Et dans le silence, une alerte Cidral s’affiche sur son écran :
“Quelqu’un a vu une silhouette près du cabinet. Encore.”
Sans attendre, Camille se met en marche. Le chien la suit, comme s’il savait. Le revenant est là, devant, à peine visible. Il avance sans se cacher, comme s’il savait que le moment était venu.
Elle ouvre Cidral.
“Je le suis. Rue des Fossés. Il va vers la falaise.”
Le message part. Les notifications explosent.
Peu à peu, des portes s’ouvrent. Des gens sortent. Téléphones en main. Certains courent. D’autres filment. Le revenant ne réagit pas. Il continue. Toujours droit. Toujours lent.
Arrivé au bord de la falaise, il s’arrête. Le vent souffle fort. Les vagues frappent en contrebas. Il se tourne. Son visage est gris, creusé, presque calme. Il regarde la foule. Puis, sans un mot, il saute.
Mais il ne tombe pas. Il disparaît. Comme aspiré par l’air. Comme s’il n’avait jamais été là.
Camille reste figée. Autour d’elle, les gens parlent, crient, postent. Les vidéos circulent. Les images sont floues. Les commentaires s’enchaînent.
Et pourtant, les jours passent. Les posts ralentissent. Les photos se perdent dans le flux. Les souvenirs s’effacent.
Comme toujours, avec le temps, les gens oublient.
Mais le revenant, lui… revient encore.
À lire aussi:




