Éloi est bibliothécaire dans la petite ville de Kerbrume. Il a les cheveux bruns et les joues rouges à cause du vent. Il porte un manteau bleu trop grand, et ses bottes font du bruit sur les cailloux, même quand ils sont mouillés. Il rentre du travail, son sac sur l’épaule. À l’intérieur, il conserve toujours les mêmes objets : un petit carnet à couverture noire, un crayon mal taillé, quelques journaux locaux, et un vieux sandwich au fromage qu’il garde comme porte-bonheur.
Il traverse le petit village aux maisons en pierre et aux volets colorés.
« Quelle belle journée, pense-t-il. Il ne pleut presque pas, et le vent n’est pas trop froid. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir manger ? »
Éloi se dirige vers le centre-ville en réfléchissant à son futur repas.
« C’est vendredi soir, enfin le week-end. Pourquoi ne pas commencer avec quelque chose de chaud et de délicieux ? Pourquoi ne pas aller chez Rozen ? Rien de tel qu’une bonne galette bretonne avec supplément de beurre salé pour me mettre de bonne humeur. »
En s’approchant du restaurant, Éloi entend trois femmes parler en ouvrant grand la bouche. Elles commandent des galettes bretonnes bien chaudes, avec du jambon, un œuf et du fromage qui fond doucement. L’odeur est délicieuse.
« Bonjour Éloi ! Comment s’est passée ta semaine ? » l’accueille Rozen, la patronne du restaurant Chez Rozen, bien sûr.
— Le travail, toujours le travail. J’ai rangé des livres toute la semaine… toujours en pensant à tes bonnes galettes, bien sûr.
— Haha, tu prendras une galette bretonne avec un supplément de beurre salé, comme d’habitude ?
— Parfait. Et un grand verre de jus de pommes, s’il te plaît. »
Le bibliothécaire s’assoit, pose son grand sac qui sent un peu le vieux fromage, et écoute discrètement les femmes qui parlent derrière lui.
« Tu as lu le journal ? dit la première.
— Oui, quelle horreur ! Ils ont trouvé le corps du petit, là, près du vieux lavoir…
— Et la mère ? Disparue. Sans trace. Toute la nuit, personne ne l’a vue. »
Éloi est curieux, mais il ne dit rien. Il sait que ce n’est pas bien d’écouter les conversations des autres. Il glisse la main dans son sac et prend le journal qu’il reçoit gratuitement tous les jours à la bibliothèque — un des avantages du métier. Il trouve rapidement l’article dont les femmes parlent :
“Un enfant a été retrouvé sans vie aux abords du lavoir de Kerbrume. La mère reste introuvable. Plusieurs témoins affirment avoir senti une odeur de lavande près du lieu du crime.”
***
Quand la galette bretonne avec supplément de beurre salé arrive, Éloi oublie vite cette histoire et se met à manger goulûment en regardant le beau sourire de Rozen du coin de l’œil.
« Quelle bonne galette, et quelle belle femme ! Ah, si j’ai le courage de lui demander, je vais l’inviter à la bibliothèque. Il y a un petit coin sans poussière du tout, avec des posters de contes de fées — c’est romantique. Mais est-ce que Rozen aime les bibliothèques ? Et plus important… les bibliothécaires ? »
Un jet de fromage chaud tombe sur son manteau bleu. Éloi recommande une galette et la soirée se passe merveilleusement bien.
Après quatre galettes et six jus de pommes, c’est l’heure de la fermeture. Il est le dernier client.
« On va bientôt fermer, » dit Rozen. « Tu as faim aujourd’hui ! Quatre galettes, c’est un record, haha.
— Tes galettes sont formidables, Rozen. Tu es une cuisinière fantastique. »
Il lui sourit doucement en sortant son portefeuille pour payer. Bien sûr, il est trop timide pour l’inviter à la bibliothèque, ou pour lui dire qu’il garde toujours le sandwich au fromage qu’elle lui a offert il y a deux ans. Il le garde précieusement. Il est timide quand il s’agit de sentiments. Et il a lu dans un livre que les belles jeunes filles n’aiment pas beaucoup les vieux sandwiches au fromage…
Il quitte le restaurant et se dirige vers la rivière pour se promener. Il a le ventre tout gonflé.
« Le jus de pommes et les galettes, c’est très bon… mais j’ai peut-être trop mangé. Une promenade va me faire digérer, » se dit-il à lui-même.
La nuit est déjà bien avancée. Il fait très noir, et il n’y a plus personne dans les rues. La rivière n’est pas très loin. Il marche doucement, en pensant à Rozen, à sa douce Bretagne, aux galettes au jambon, au beurre salé, et aux vieux sandwiches au fromage.
Quand soudain, il sent une douce odeur de lavande.
***
« Ça sent bon… De la lavande ? Ce n’est pas commun de trouver de la lavande en Bretagne. »
Curieux, Éloi s’avance un peu plus en longeant la rivière pour trouver l’origine du parfum. Il aperçoit une silhouette de femme au loin, qui lave son linge dans l’eau fraîche. Il s’approche. La femme est habillée en tenue traditionnelle bretonne. Elle porte une longue robe sombre avec un tablier blanc et un châle en dentelle sur les épaules. Sur sa tête, elle a une coiffe délicate en dentelle.
Son visage est blanc, si blanc, avec une aura lumineuse, presque bleutée. Elle semble irréelle, surnaturelle — comme venue tout droit de l’au-delà. Elle frotte une serviette blanche dans l’eau de la rivière. La serviette a une grande tache brune qui se répand dans l’eau, un peu comme de la boue ou de l’encre… Non.
« Mais c’est du sang ! » s’exclame Éloi à voix haute. Il se rappelle soudain l’histoire du journal. Pris de panique, ses jambes faiblissent. Il veut s’enfuir, mais n’arrive pas à bouger.
La femme se retourne vers lui. Son odeur de lavande englobe le bibliothécaire. Elle l’appelle :
« Viens ! Viens m’aider. Ma serviette est toute souillée. »
Sans trop savoir pourquoi ni comment, Éloi s’approche de l’apparition et tombe sur ses genoux, comme poussé par une force mystérieuse.
« Vous… vous êtes un spectre ! » dit le jeune homme, sans que la créature ne lui réponde.
Le visage de cette dernière change doucement, en celui d’une autre femme — une femme du sud, aux traits stricts — puis il change encore, en un visage familier cette fois. Oui, pas d’erreur possible : c’est le visage de la femme disparue, la mère de l’enfant assassiné. Il a vu sa photo dans le journal.
« Aide-moi. Le sang de mon enfant ne part pas. Aide-moi, mais applique-toi… ou je te brise les bras. »
Éloi est terrifié. Il n’arrive pas à bouger. Même s’il n’a pas envie qu’on lui brise les bras.
« Aide-moi, ou la femme que tu aimes me rejoindra.
— Non ! Rozen… »
***
Quand il entend le nom de sa bien-aimée, Éloi reprend courage.
« Pas Rozen. Laissez-la tranquille. »
— La femme au bébé non né, la femme qui ne veut plus aimer… Lave bien, frotte bien, tourne dans le bon sens, fais comme moi — ou elle nous rejoindra.
Le bibliothécaire attrape des draps dans la bassine translucide à côté de la femme en tremblant. Il les trempe dans l’eau ; une large tache de sang se forme dans la rivière avant d’être emportée par le courant. Il les lave soigneusement, frotte et tord dans le bon sens, suivant fidèlement les gestes de la lavandière. D’ailleurs, dès qu’il se trompe ou devient trop pressé, le fantôme se retourne : il sent une vive douleur dans son bras et entend ses os craquer.
« Plus qu’un drap à nettoyer pour moi… une serviette pour toi… et le soleil va se lever. »
Éloi s’exécute malgré la fatigue, la peur, le froid et la douleur dans son bras. Quand il a fini, il se tourne vers la créature, qui commence déjà à disparaître.
« Bon garçon… bon garçon… » dit-elle avec des visages changeants. « Retourne voir Rozen. La jeune femme s’ouvrira à toi. C’est notre gratitude, pour moi. Prends soin d’elle. Ne l’abandonne pas — ou elle nous reviendra. »
— Merci… murmure Éloi d’une voix faible.
— Merci pour ton aide, répond la lavandière avec un sourire effrayant. Nous espérons vraiment que tu puisses quitter cet endroit… Hahahahah…
Et le fantôme s’évanouit alors que les premiers rayons du soleil viennent se refléter sur l’eau de la rivière.
***
« Elle a disparu ! Enfin ! Je suis libre ! Rozen ! Quelle heure est-il ? Est-ce qu’elle va bien ? »
Mais le soulagement du bibliothécaire est de courte durée. Il s’aperçoit qu’il ne peut toujours pas bouger : son corps est comme prisonnier, assis sur ses genoux au bord de la rivière.
« Comment est-ce possible ? Et cette odeur de lavande qui flotte toujours dans l’air… La femme est partie pourtant. Pourquoi ? »
Il regarde autour de lui : les oiseaux chantent sans lui prêter attention, les animaux craintifs viennent boire l’eau fraîche sans se soucier de sa présence. Il reste ainsi bloqué plusieurs heures, plongé dans ses pensées.
« Que dois-je faire ? Comment partir ? Et puis, cette odeur de lavande qui ne me quitte pas… »
Une idée géniale lui traverse l’esprit.
« Oui, l’odeur de lavande ! C’est ça qui me retient ici ! Bien sûr. »
Il attrape son sac posé à côté de lui et sort son vieux sandwich au fromage.
« J’espère qu’il sent encore ! »
Il appuie dessus et le frotte vigoureusement sous son nez et… miracle ! Le vieux fromage sent encore — et très mauvais, avec ça. Aussitôt, l’odeur de lavande se dissipe et il retrouve le contrôle de son corps.
« Hé hé, ce sandwich me porte toujours chance ! Je le garderai pour toujours. »
Éloi rentre le plus vite possible à Kerbrume. Il passe devant Chez Rozen et constate avec soulagement qu’il y a des lumières à l’intérieur. Il prend vite une douche, met son plus beau manteau trop grand, et retourne au restaurant.
Sans réfléchir ni hésiter davantage, il se confie à la jeune femme : il lui avoue tous ses sentiments, raconte son étrange histoire (enfin… presque tout).
Ils parlent toute la journée, se confient, oublient d’ouvrir le restaurant et la bibliothèque — et même de manger des galettes. La journée passe si vite qu’ils sont surpris par la fatigue… et s’endorment, main dans la main, sur une banquette du restaurant.




