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Le Drac (en Provence)

Acte 1 : Les ombres de Beaucaire

De nos jours, la ville de Beaucaire se dresse comme une sentinelle entre le Gard et les Bouches-du-Rhône. Si vous vous promenez sur le quai de la Paix, le long du Canal du Rhône à Sète, vous verrez le miroir des maisons colorées vibrer sur l’eau, tandis qu’en levant les yeux, la silhouette déchiquetée et magistrale du château domine la cité. Les remparts, faits de cette pierre blonde typique de la région, portent encore les stigmates des sièges passés. Mais le véritable cœur de la ville bat plus bas, là où le Rhône, puissant et impétueux, court vers la Méditerranée.

C’est ici, à quelques pas du port de plaisance, qu’une ancienne porte dérobée, presque effacée par le lierre et l’érosion, semble encore mener vers le fleuve. En observant les tourbillons qui se forment au pied de la colline du château, on comprend pourquoi, jadis, les mariniers craignaient ces courants.

C’est dans ce décor, alors que le soleil couchant incendie les pierres de la forteresse et plonge le fleuve dans une teinte d’encre sombre, que l’histoire bascule. Le cliquetis des haubans des voiliers modernes s’estompe, remplacé par le bruissement sec des roseaux d’autrefois.

Nous voici dans un lointain passé, sans voitures ni smartphones. Élise, une jeune apothicaire, s’agenouille sur la rive, son mortier de pierre à la main. Le monde présent s’efface ; les lumières de la ville deviennent des lampions d’huile, et le souffle du vent dans les ruines se transforme en une mélopée glaciale.

Élise (murmurant pour elle-même) : « Le Rhône est agité ce soir, comme s’il cherchait à rejeter quelque chose de ses entrailles… »

Soudain, une lueur dorée, émerge des profondeurs sombres juste sous le rocher du château.

Élise : « Quelle est cette curiosité ? Un bijou oublié par les eaux ? »

Une voix caverneuse, glissante comme le limon, répond du fond de l’abîme :

Le Drac : « Ce n’est pas un bijou, mortelle. C’est la clé de ta beauté éternelle. Approche… »

Acte 2 : Le pacte des profondeurs

Élise hésite, et on la comprend. Ses doigts, tachés par le suc des plantes, tremblent au-dessus de l’eau glacée. La lueur s’intensifie, projetant des reflets cuivrés sur les parois calcaires du rocher de Beaucaire. Poussée par une force irrésistible, sa curiosité, elle plonge la main dans le tourbillon. L’eau ne l’accueille pas avec la froideur attendue, mais avec une tiédeur presque charnelle.

En un battement de cils, le monde s’inverse. Les cris des martinets sur les remparts se taisent, remplacés par le chant sourd de la roche. Élise se retrouve dans une vaste cavité sous-marine, un palais de nacre et de concrétions calcaires où la lumière semble émaner des parois elles-mêmes. Au centre de ce trône de corail d’eau douce, le Drac, changeant comme le courant, délaisse sa forme monstrueuse pour prendre l’apparence d’un jeune homme noble, aux yeux ambrés, reflets exacts de l’éclat qui l’a attirée.

Le Drac : « Bienvenue, Élise. Tu n’es pas la première à descendre ici, mais tu es la première à porter en toi le savoir des fleurs. »

Il fait un geste gracieux, et autour d’eux, des créatures translucides, mi-enfants mi-anguilles, s’agitent dans les recoins obscurs, leur peau est terne. La jeune femme garde son calme face à ses visions d’horreur.

Élise : « Qui êtes-vous pour me nommer, monstre des eaux ? Et pourquoi ces malheureux cherchent-ils mon aide ? »

Le Drac (d’un ton mielleux) : « Je suis le maître de ce fleuve, le gardien des secrets que le Rhône dépose sur tes rives. Mes petits souffrent de la clarté du jour et des agressions des hommes. Soigne-les, Élise. Utilise tes onguents pour les rendre invisibles, pour lisser leur peau afin qu’ils glissent entre les mains des pêcheurs sans être vus. »

Élise : « Un pacte ? Jamais je ne servirai les ténèbres pour dissimuler un monstre ! »

Le Drac rit, un son qui fait trembler les stalactites. Il s’approche, tendant une fiole en cristal pur, contenant une substance irisée qui dégage un parfum capiteux, plus enivrant que n’importe quelle fleur de Provence.

Le Drac : « Rien d’effrayant, un simple échange de science tout au plus. Apprends-moi à protéger ma progéniture, et je te livrerai le secret de cette émulsion. Elle ne se contente pas de guérir : elle illumine, elle efface le temps, elle donne à la peau l’éclat même des étoiles qui se reflètent dans le Rhône. Imagine, Élise, ton nom célébré non pas pour tes remèdes, mais pour une beauté qui ne fanera jamais. »

Élise regarde la fiole, puis les enfants du Drac qui agonisent dans l’ombre. La tentation est forte. Pour une fois que la chance lui sourit, se serait une folie de lui tourner le dos. Elle prend la fiole.

Acte 3 : Sept ans de labeur

Sous les voûtes humides du palais, le temps perd toute consistance. Sept années s’écoulent, marquées par le rythme incessant du Rhône qui gronde au-dessus de leur tête. Élise est devenue l’alchimiste de l’ombre, travaillant dans un laboratoire creusé à même la roche, entourée de cornues de verre volcanique et de mortiers en écaille. À Beaucaire, personne ne se souvient d’elle. Elle a disparu et, après quelques mois, a rejoint la liste des faits divers oubliés.

Chaque jour, elle perfectionne l’onguent des créatures, mélangeant des extraits de nénuphars nocturnes, des minéraux extraits du limon et des huiles rares qu’elle fait infuser à la chaleur naturelle des entrailles de la terre. Elle observe le Drac, notant ses habitudes, ses ruses pour tromper la vigilance des pêcheurs, et surtout, la composition exacte de cette crème mystérieuse qu’il exige.

Un matin, alors qu’elle travaille à la densité de l’émulsion, une bulle d’air, chargée de vapeur éclate contre son visage. Une goutte du mélange, encore instable, jaillit et vient se loger dans son œil gauche. Une brûlure fulgurante la traverse, suivie d’une sensation de fraîcheur infinie.

Élise (portant la main à son visage) : « Par tous les saints… que m’arrive-t-il ? »

Lorsqu’elle rouvre les yeux, le palais de nacre a disparu. L’éclat séduisant qui le recouvrait s’est dissipé. Elle ne voit plus le noble jeune homme aux yeux ambrés, mais une créature reptilienne, aux écailles gluantes et aux griffes crochues, tapis dans une fange noire et putride. La réalité, brute et terrifiante, se dévoile enfin à elle.

Le Drac (fixant Élise avec une lueur de soupçon, sa voix résonnant comme un glissement de serpent) : « Pourquoi t’es-tu figée, apothicaire ? Ton travail est-il accompli ? »

Élise sent son cœur battre contre ses côtes, mais elle contraint son corps à rester immobile. Elle réalise que le pouvoir de la crème est tel qu’il a révélé la véritable nature du monstre à travers son propre regard.

Élise (d’une voix qu’elle force à être calme) : « Le mélange est prêt, maître. Il est simplement… plus intense que ce que j’avais imaginé. La perfection demande une ultime précision. »

Elle sait désormais qu’elle détient le savoir, mais elle sait aussi qu’elle est prisonnière d’une horreur qu’elle ne peut plus ignorer.

Dans un tunnel sombre et inondé, Élise court à travers l’eau, une petite lumière à la main. Derrière elle, le Drac surgit des ombres, ses yeux luisants et ses griffes menaçantes prêts à la rattraper. Les murs de pierre ruisselants et la lueur verdâtre renforcent l’atmosphère de peur et de suspense.

Acte 4 : La fuite

Élise dissimule sa terreur derrière un masque de froide détermination. Elle doit s’échapper. Le monstre garde précieusement tous ses essais et tous ses travaux. Consciente qu’il n’a plus besoin d’elle, Élise note soigneusement la formule (une suite de proportions alchimiques inscrites sur un parchemin de peau de roseau) dans une bourse de cuir qu’elle attache solidement à sa taille.

Élise : « Maître, la formule est prête. Mais cet onguent exige une essence de fleur de rocaille que seule la pleine lune, sur la crête du château, peut libérer. Laissez-moi remonter. »

Le Drac hésite, ses yeux reptiliens scrutant le visage d’Élise. Il sent qu’elle sait, mais son désir l’aveugle. Peut-être a-t-elle trouvé un moyen d’améliorer encore la recette ? Il cède, murmure une formule magique et après quelques gestes élégants ouvre le passage vers la surface.

Le Drac : « Va, mortelle. Mais souviens-toi : ce que le Rhône a donné, le Rhône peut le reprendre. »

Élise s’élance vers la colonne d’eau qui monte vers la surface. Alors qu’elle atteint presque la lumière vacillante du ciel de Beaucaire, elle ne peut s’empêcher de jeter un dernier regard en arrière. Elle croise les yeux fendus du monstre, qui l’observe attentivement. Il comprend aussitôt que la jeune femme a brisé son illusion. Le Drac ne peut pas prendre le risque de la laisser s’échapper : les humains pourraient le découvrir et le chasser. Il projette alors un jet de vapeur brûlante.

La douleur est fulgurante. Élise hurle, sentant son œil gauche, celui qui lui a permis de percer l’illusion, fondre sous ses doigts. Heureusement, elle émerge à la surface du Rhône, à quelques mètres des quais, dans un fracas d’eau et d’écume. Le Drac ne prend pas la peine de la suivre. Il a ce qu’il veut, les travaux d’Élise et sans son œil, elle ne représente aucun danger. La jeune femme traîne son corps meurtri jusqu’à la rive, la main plaquée sur son visage blessé, le souffle court, mais la bourse de cuir, elle, est toujours là, serrée contre son cœur.

Acte 5 : L’héritage d’Élise

Élise regagne Beaucaire, marquée à jamais par cette balafre qui lui rappelle chaque jour la laideur du monde invisible. Mais son sacrifice n’a pas été vain. De retour chez elle, elle transcrit la formule sur un parchemin de cuir épais, jurant que ce savoir ne mourrait pas avec elle. Quelques années plus tard elle se marie, avec un gentil homme qui accepte son visage. Elle a gardé une certaine beauté grâce à l’onguent. Les années passent et elle enseigne à sa fille, puis à sa petite-fille, l’art subtil de doser les minéraux du fleuve et les essences rares, leur transmettant la recette sous le sceau du secret familial.

Bien plus tard, ses descendants quittent les bords du Rhône pour les salons de la capitale. La recette, maintes fois raffinée, devient une légende parmi les cercles mondains de Paris : on parle d’une crème capable d’apporter à la peau une lumière presque surnaturelle, l’éclat des astres sur l’eau.

Au tournant du XXe siècle, une descendante d’Élise, élégante et mystérieuse, croise le chemin d’un jeune chimiste visionnaire nommé Eugène Schueller. Lors d’une réception, il est frappé par la texture et l’effet lumineux de la peau de la jeune femme. Il tombe amoureux et finit par l’épouser. Un jour, curieux, il l’interroge sur son secret. Elle lui confie une partie de la formule, celle qui capture la lumière.

Fasciné, Schueller travaille sans relâche dans son laboratoire improvisé pour stabiliser cette alchimie ancienne. Il nomme son premier produit L’Auréale, clin d’œil à l’éclat mystique que la descendante d’Élise portait comme une signature, une lueur qui, selon la légende familiale, était le dernier vestige du pacte scellé sous les eaux de Beaucaire. L’Auréale devient, quelques années plus tard, la pierre angulaire d’un empire mondial : L’Oréal.

Et encore aujourd’hui, à Beaucaire, si vous vous tenez sur les rives du Rhône au coucher du soleil, certains disent que l’on peut voir, dans les reflets dorés du fleuve, l’ombre d’une apothicaire qui veille, s’assurant que son secret continue d’illuminer le monde.

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