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La Vouivre

Acte I – La faim et la pauvreté

Julien vit à Condes, un village niché dans la Petite Montagne, au sud du Jura. Autour de lui, les collines calcaires s’élèvent doucement, couvertes de forêts de hêtres et de chênes. Les vallées s’ouvrent sur des prairies où paissent les vaches montbéliardes, et la rivière Valouse serpente entre les rochers, claire et froide. Les habitants disent que la brume du matin cache des secrets anciens, et que les sources qui jaillissent des falaises gardent la mémoire des légendes.

Julien connaît ces paysages par cœur. Il marche sur les sentiers bordés de murets en pierre sèche, il traverse les hameaux aux toits de tuiles brunes, il respire l’odeur des champs fauchés. Mais malgré la beauté de la Petite Montagne, sa vie reste dure. Son travail dans les fermes lui rapporte peu. Il compte ses pièces chaque soir, il calcule ses dettes, il rêve d’un avenir meilleur. La pauvreté écrase ses épaules, la faim serre son ventre.

Dans les ruelles étroites de Condes, Julien observe les maisons solides des notables. Les façades blanches, les portails en bois massif, les jardins clos lui rappellent ce qu’il n’a pas. Il envie leur confort, il veut quitter ce village, il veut briser le cercle de la misère. Son regard se tourne vers la rivière Valouse, où les anciens racontent une histoire étrange.

Les villageois murmurent le nom de la Vouivre. Ils disent qu’elle garde un joyau étincelant, posé sur la berge quand elle se baigne. Julien écoute, il croit à cette légende. Il pense que ce joyau peut changer sa vie.

Il nourrit un seul désir : trouver la Vouivre, saisir le trésor, échapper à la pauvreté. Sa décision est prise, son cœur bat plus vite, son pas devient ferme. La quête commence, dans les paysages sauvages de la Petite Montagne.

Acte II – La première rencontre

Julien descend vers la rivière Valouse au crépuscule. Le ciel rougit derrière les collines calcaires, et la brume s’élève des prairies. Les hêtres dressent leurs troncs sombres comme des colonnes, et l’eau reflète des éclats sanglants.

Sur la berge, une lueur rouge pulse. Julien s’approche, et soudain il la voit.

La Vouivre sort de l’eau. Son corps serpentin s’enroule dans les reflets, ses ailes membraneuses s’ouvrent comme des voiles noires. Sa peau luit d’écailles vert sombre, ses cheveux ruissellent comme des algues dorées. Sur son front, le joyau brûle, rouge et vivant, comme un cœur arraché. Ses yeux brillent d’un éclat doré, à la fois féminin et inhumain.

Elle parle, sa voix grave et douce, comme un chant qui glace le sang :

— Mortel imprudent… Tu oses approcher mon joyau ? Tu marches dans mes eaux comme un voleur. Je sens ta peur, je sens ta faim. Tu crois que l’or peut apaiser ta misère ?

Julien tremble, mais il reste debout. Il répond d’une voix brisée :

— Je veux seulement fuir la pauvreté. Je veux une vie meilleure.

La Vouivre rit, un rire qui résonne comme un frisson dans la vallée :

— Tous les hommes disent cela. Tous veulent plus que ce qu’ils ont. Mais je vois ton cœur, Julien. Tu n’es pas encore corrompu. Tu as faim, mais pas encore d’orgueil.

Elle s’approche, son souffle glacé effleure son visage. Ses yeux le transpercent. Puis elle incline la tête, presque tendre, mais toujours menaçante :

— Je ne te donnerai pas mon joyau. Il brûlerait ton âme. Mais suis les pierres blanches dans la prairie. Elles te mèneront à un trésor oublié. Prends-le, et quitte ces eaux. Si tu reviens pour plus… je ne serai plus clémente.

Julien recule, le cœur battant. La Vouivre replie ses ailes, son corps glisse dans la rivière, et la brume se referme sur elle. Le joyau s’éteint, ne laissant qu’un souvenir incandescent dans son esprit.

Acte III – L’orgueil et le désir

Grâce au trésor découvert, Julien transforme sa vie. Les vêtements usés disparaissent, remplacés par des chemises neuves et des chaussures brillantes. Dans les cafés de Lons-le-Saunier, il commande sans regarder les prix. Les villageois le saluent avec respect, certains l’envient en silence.

Son argent devient un outil de mise en scène. Il achète un téléphone dernier cri, il publie des photos de ses repas, il affiche ses nouvelles tenues sur Instagram. Les likes s’accumulent, les commentaires le flattent. Julien savoure cette attention, persuadé que son destin a changé.

Mais l’orgueil grandit. La richesse ne lui suffit plus, il veut dominer. Une femme du village, belle et fière, attire son regard. Elle ne l’a jamais remarqué, mais Julien croit qu’en montrant davantage de puissance, il pourra la séduire. Le joyau de la Vouivre devient une obsession : il imagine son éclat sur ses selfies, il rêve de briller plus fort que tous les autres.

Chaque soir, il contemple la Valouse. Les paroles de la Vouivre résonnent encore dans son esprit : « Si tu reviens pour plus… je ne serai plus clémente. » Pourtant, la peur s’efface derrière le désir. Il veut le joyau, il veut l’image parfaite, il veut l’amour et la gloire.

Julien prépare son retour au bord de l’eau. Cette fois, il ne cherche pas à survivre. Il veut conquérir, montrer, posséder. La quête recommence, guidée par l’orgueil et la vanité.

Acte IV – La chute

Julien revient au bord de la Valouse. La nuit est lourde, la brume s’accroche aux arbres, et l’eau reflète une lueur rouge. Sur la berge, le joyau brûle comme une flamme vivante.

Il s’avance, silencieux, et tend la main. Ses doigts frôlent la pierre ardente. Mais une ombre surgit de l’eau. La Vouivre se dresse devant lui, immense, ses ailes déployées, ses écailles luisantes. Ses yeux dorés le fixent, glacials.

— Tu oses encore ? Sa voix résonne comme un tonnerre. Je t’ai prévenu, Julien. Tu viens pour voler ce qui ne t’appartient pas.

Pris de panique, il recule et ment :

— Non, je voulais seulement admirer votre beauté… Je n’ai pas touché le joyau.

La Vouivre rit, un rire froid qui fait trembler la terre.

— Mensonge. Je sens ton avidité. Tes mains brûlent de désir. Tu n’es pas venu pour contempler, tu es venu pour posséder.

Julien tente de se défendre, son ton devient implorant :

— J’ai souffert trop longtemps connu la faim, la honte. J’ai gagné un trésor grâce à vous, mais ce n’est pas assez. Je mérite plus. Je mérite ce joyau. Avec lui, je pourrai montrer ma valeur, conquérir l’amour, devenir quelqu’un.

La Vouivre s’approche, son souffle acide ronge les pierres autour de lui. Ses yeux brillent d’une colère glacée.

— Tu avais assez. Tu avais une chance. Mais tu as choisi l’orgueil. Tu crois mériter ce qui est sacré ? Tu ne mérites que la ruine.

Julien tend encore la main, désespéré. La Vouivre ouvre sa gueule. Un jet d’acide jaillit, brûlant et corrosif. Il hurle, son corps se tord, ses vêtements se consument. La rivière engloutit ses restes dans un silence terrible.

La Vouivre reprend son joyau, le fixe sur son front, et disparaît dans les eaux. La brume se referme, la Valouse retrouve son calme. Seul l’écho de son rire demeure, gravé dans la vallée.

Acte V – L’écho

Julien ne reparut jamais. Sa maison resta close, ses volets fermés, ses écrans figés. Les villageois passaient devant sans oser frapper. Les conversations s’enflammaient dans les ruelles de Condes : certains affirmaient qu’il avait fui, d’autres juraient qu’il avait été englouti par la Vouivre. Les anciens répétaient l’avertissement, les jeunes feignaient de rire, mais chacun évitait désormais la Valouse au crépuscule. La légende, telle une racine ancienne, reprenait vigueur dans la Petite Montagne.

Les jours s’écoulèrent, puis les semaines. Le nom de Julien devint un murmure, une ombre. Ses photos de luxe sur les réseaux sociaux restèrent suspendues, figées dans un présent qui ne reviendrait plus. Les villageois regardaient encore parfois son profil, comme on contemple une tombe numérique.

Pendant ce temps, ailleurs, la vie suivait son cours. Dans une ville voisine, les terrasses s’animaient au rythme des conversations. Les serveurs circulaient entre les tables, les verres s’entrechoquaient, les journaux s’ouvraient dans le cliquetis des cuillères. Le brouhaha des passants emplissait les rues, les vitrines reflétaient les lumières du soir.

Au milieu de cette agitation, une femme prit place. Elle posa son sac sur la chaise voisine, commanda un café, déplia son quotidien. Ses gestes étaient mesurés, élégants, presque souverains. Les regards se tournaient vers elle, attirés par une aura singulière. Sur son front, un éclat rouge flamboyait, discret mais incandescent. Elle leva les yeux, observa la foule qui défilait devant elle, et demeura immobile, silencieuse, comme si le monde entier passait sous son jugement.


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