đ Chapitre I â LĂ oĂč dort la Tarasque
La Provence se situe au sud de la France. Câest une rĂ©gion connue pour ses collines, ses champs, et son climat sec, trĂšs sec mĂȘme ! Le soleil est fort, les Ă©tĂ©s sont longs. On entend les cigales dĂšs le matin, et les chemins sont bordĂ©s de pierres claires.
Tarascon est une ville situĂ©e prĂšs du RhĂŽne. Elle possĂšde une forteresse imposante, des ruelles Ă©troites, et une vie paisible. Les habitants sây saluent dans la rue, les marchĂ©s sâouvrent tĂŽt, et les enfants jouent dans les cours. Mais ces derniers mois, la peur sâinstalle. Une crĂ©ature que lâon croyait endormie ou disparue, est revenue. Elle a attaquĂ© plusieurs marchands sur la route du sud, et mĂȘme brisĂ© un petit pont de pierre prĂšs du vieux moulin.
Le commerce ralentit, les visiteurs hĂ©sitent, et certains habitants commencent Ă partir. Les autoritĂ©s locales ferment certaines routes Ă la tombĂ©e de la nuit. Le nom de la ville, autrefois associĂ© aux fĂȘtes dâĂ©tĂ©, devient synonyme de danger. Le tourisme est en berne.
Non loin de la ville, dans forĂȘt vit la crĂ©ature. On lâappelle la Tarasque. Son corps est large, lourd, couvert dâĂ©cailles Ă©paisses. Elle a des pattes puissantes, une queue longue, et des griffes solides. Elle ne fuit pas les humains, elle les observe. Elle sait que la ville parle dâelle. Elle sait quâils ont peur. Et elle reste lĂ , calme et dangereuse.
***
đ Chapitre II â Le groupe de fer
BientĂŽt, la nourriture manque Ă Tarascon. Les marchands nâentrent plus, les chasseurs ne reviennent pas. On raconte des bĂȘtes Ă©ventrĂ©es, des traces profondes dans la terre, des hurlements nocturnes. La Tarasque rĂŽde â il faut agir.
Dans lâaile ouest du chĂąteau, on rĂ©unit des volontaires. Treize hommes, Ă©puisĂ©s mais fiers. En tĂȘte : Maurin dâAumelas, ancien capitaine des remparts. Il marche droit, une cicatrice en croix sur la joue gauche. Il prĂ©tend se lâĂȘtre faite en combat contre quinze hommes, mais en rĂ©alitĂ©, il est tombĂ© de son lit quand il Ă©tait petit. On dit quâil nâa jamais reculĂ©, mĂȘme face aux bandits du col de Fenestre. Il ne crie pas â il regarde. Et quand il regarde, on suit.
Dans la salle des armes, chacun sâĂ©quipe : Ă©pĂ©es longues, dagues courtes, boucliers de bois renforcĂ©. Les archers prennent leurs arcs, des flĂšches aux pointes noircies. On fixe les carquois. On ferme les brassards. Maurin choisit une lame quâil connaĂźt â Ă©quilibrĂ©e, simple. Il touche le manche comme un rappel. Il est conscient de son rĂŽle :
« Pas de place pour lâorgueil.
Une bĂȘte comme ça, ça ne meurt pas par bravoure.
Il faut viser juste, tenir bon.
Si je tombe, ils sâĂ©parpillent.
Si je vacille, ils fuient. »
Le petit groupe franchit le portail Ă lâaube. La lumiĂšre est faible, lâair Ă©pais. Ils suivent un sentier peu visible, guidĂ©s par des griffures sur les troncs, des taches sombres sur la mousse. Des branches sont brisĂ©es, Ă©parpillĂ©es.
Soudain, dans une clairiĂšre, la Tarasque apparaĂźt.
Massive. Ăcailleuse. Son souffle soulĂšve la terre. Devant elle, Ă demi dĂ©chiquetĂ©, Grand-PĂšre Laugier â vieux cueilleur de champignons â gĂźt, son panier renversĂ©. Des cĂšpes Ă©crasĂ©s parfument lâair.
La créature incline sa gueule, ses crocs luisants avant de le dévorer. La Tarasque se perd dans ses réflexions de gourmet :
« Chair molle, peu dĂ©fendue. Ce vieux nâa pas criĂ© assez fort.
Le goĂ»t du champignon sur sa peau… thym, sueur, rĂ©sine.
Pas comme les jeunes. Trop durs, trop bruyants.
Le sang est tiĂšde.
Câest un bon matin pour manger de lâHomme. »
Elle mĂąche lentement, presque avec langueur. Pas par cruautĂ© â par plaisir. Son Ćil jaune fixe le vide, mais ses narines tremblent. Elle sent les soldats.
Maurin ne bouge pas. Il observe, les doigts crispés sur sa garde. Il murmure à ses hommes :
« Elle sait quâon est lĂ . Elle le sent.
Elle prend son temps â ce nâest pas la faim qui la guide, câest la domination.
Il faut attendre. Le moindre geste, elle frappe.
Mais si on reste figĂ©sâŠ
PrĂ©parez-vous Ă attaquer, Ă mon signalâŠÂ »
***
đ Chapitre III â Le choc et lâarrivĂ©e
Lâordre est donnĂ©. Les soldats avancent Ă travers les broussailles. Les archers en premiĂšre ligne dĂ©cochent une volĂ©e de flĂšches. Certaines atteignent la Tarasque, mais rebondissent sur ses Ă©cailles humides. Elle lĂšve lentement la tĂȘte, comme rĂ©veillĂ©e, et bondit en avant avec une force surprenante.
Un premier groupe tente de lâencercler. Boucliers levĂ©s, Ă©pĂ©es serrĂ©es. La crĂ©ature ne cherche pas Ă fuir. Sa queue balaie large â trois hommes volent dans les buissons. Un quatriĂšme se brise contre un rocher. Les hurlements couvrent les ordres de Maurin.
Il crie pour rallier les lignes. Les soldats se rĂ©organisent, formant une demi-lune. Un porte-lance parvient Ă enfoncer son arme dans la patte gauche de la bĂȘte. Elle gronde, titube un instant⊠puis lâĂ©crase sous son poids. Une odeur Ăącre envahit lâair.
La Tarasque recule enfin. Les soldats y voient une ouverture. Ils crient, foncent tous ensemble.
Mais elle se cabre, ses griffes frappent le sol, dĂ©sĂ©quilibrant la charge. Elle ouvre sa gueule et crache un liquide noir, collant, sur un groupe dâhommes. Deux dâentre eux tombent au sol, brĂ»lĂ©s, criant Ă lâaveugle. Un autre sâimmobilise, paralysĂ©.
La panique sâinstalle. Maurin hurle encore â plus personne ne rĂ©pond. Il abat son Ă©pĂ©e une derniĂšre fois, touchant le cou, sans effet. La Tarasque rĂ©agit, elle bondit sur lui, mais il roule sur le cĂŽtĂ©. En se relevant, il compte : cinq hommes encore vivants. Tous saignants, Ă©puisĂ©s.
« Repli ! Repli immédiat ! » crie-t-il.
Ils fuient par le sentier, sans se retourner. La Tarasque ne les poursuit pas. Elle reste dans la clairiĂšre, au milieu des corps.
« Un vrai festin, pense-t-elle. »
Au chĂąteau, Maurin entre, couvert de sang et de poussiĂšre. Il demande Ă voir le seigneur local. Il raconte tout : lâattaque, les morts, lâĂ©chec. Le silence sâinstalle dans la salle. Le seigneur baisse les yeux.
Puis, une voix sâĂ©lĂšve derriĂšre eux.
« Je suis venue pour elle. »
Une jeune femme entre. Elle porte une robe simple, une croix en bois autour du cou. Ses cheveux sont bruns, attachés. Son regard est calme, mais ferme.
Elle sâappelle Marthe. EnvoyĂ©e par lâĂglise, elle vient de Basse-Provence. Elle ne porte pas dâarme. Elle dit quâelle nâen a pas besoin.
Selon la lĂ©gende, Sainte Marthe est la sĆur de Marie-Madeleine et de Lazare. Elle a fui la JudĂ©e aprĂšs les persĂ©cutions et est venue Ă©vangĂ©liser la rĂ©gion. Elle est connue pour sa foi, sa douceur, et sa capacitĂ© Ă apaiser les Ăąmes. Elle a dĂ©jĂ affrontĂ© des crĂ©atures dans dâautres villages. Pas avec la force, mais avec la priĂšre.
Maurin la regarde, surpris.
« Vous comptez lâaffronter⊠seule ? »
Elle répond simplement :
« Je ne suis pas seule. »
***
đ Chapitre IV â La priĂšre et la paix
Au petit matin, le chĂąteau reste silencieux. Marthe prĂ©pare ses affaires dans la cour. Elle ne prend quâun linge, un petit flacon dâeau, et un livre en latin. Maurin lâobserve depuis le mur. Il descend, sâapproche.
« Je viens avec vous. »
Marthe hésite.
« Ce nâest pas un combat Ă mener par lâĂ©pĂ©e. »
« Je sais. Mais je veux voir. Et rester, si⊠elle ne revient pas seule. »
Marthe incline la tĂȘte. Elle accepte. Ă deux, ils quittent le chĂąteau, marchant vers la clairiĂšre. Lâair est lourd, le ciel gris. Aucun oiseau ne chante.
AprĂšs une heure de marche, ils atteignent les abords du lieu maudit. Et lĂ , posĂ©e contre un vieux chĂȘne, la Tarasque est⊠paisible. Immense, recourbĂ©e, elle frotte lentement son dos contre lâĂ©corce, les yeux mi-clos, comme pour apaiser une douleur invisible.
Maurin se fige, main sur son fourreau.
« Elle⊠elle se masse ? »
« Elle souffre. Elle nâest pas nĂ©e pour tuer. »
Marthe sâavance, seule. Elle commence Ă murmurer. Des mots doux, anciens, portĂ©s par le vent. Elle ouvre son livre, rĂ©cite des priĂšres venues dâOrient. Elle trace un signe sur le sol avec lâeau bĂ©nite, sâagenouille. La Tarasque lĂšve la tĂȘte.
Elle ne rugit pas. Elle avance lentement. Un cercle de silence les enveloppe.
Marthe tend la main.
« Je ne veux pas ta mort. Viens. »
La crĂ©ature tremble. Ses griffes grattent la terre. Puis elle baisse la tĂȘte⊠et sâarrĂȘte. Immobile.
Le souffle de la forĂȘt semble se relĂącher. Le ciel sâĂ©claircit. Maurin recule, incrĂ©dule. Pas un cri. Pas un coup. Juste⊠la paix.
Marthe pose sa main sur le front de la Tarasque. Elle récite encore, plus bas, plus lentement. Puis elle se lÚve.
La Tarasque reste immobile, les yeux baissĂ©s. Marthe sâapproche, son livre fermĂ© contre sa poitrine.
« Tu as connu la colĂšre. Tu as goĂ»tĂ© au sang. Mais ce monde nâest pas pour toi. »
La créature grogne doucement, comme si elle comprenait.
« Par la foi, je tâordonne : quitte ces terres. Va lĂ oĂč lâhomme ne marche pas. Et jusquâĂ la fin des temps, ne reviens pas. »
Un souffle traverse la clairiĂšre. Les feuilles frĂ©missent. La Tarasque lĂšve la tĂȘte, regarde Marthe⊠puis Maurin⊠puis le ciel.
Elle tourne lentement, sans bruit, et sâenfonce dans les bois. Son corps massif glisse entre les arbres, disparaĂźt dans les collines.
On dit quâelle sâest rĂ©fugiĂ©e dans les Alpilles, lĂ oĂč les roches blanches dominent les plaines, lĂ oĂč les aigles volent bas et les hommes ne sâaventurent que rarement. Elle y vit encore, peut-ĂȘtre, cachĂ©e dans une grotte oubliĂ©e, gardienne silencieuse dâun pacte ancien.



