Chapitre 1 : L’enfant terrible du panthéon Japonais
Amaterasu n’est pas la seule divinité née du bain d’Izanagi après son séjour traumatique au pays des morts. Susanoo est né d’un éternuement d’Izanagi, d’un peu de morve divine (oui, le panthéon japonais cultive un sens de l’humour biologique particulièrement déroutant). Et comme il faut bien lui donner quelque chose à faire, il hérite du domaine des mers et des tempêtes.
Sans doute frustré par ses origines nasales, Susanoo est rebelle et colérique. D’une stature titanesque et doté d’une force colossale, son premier acte de rébellion consiste fort logiquement à se laisser pousser la barbe. Une barbe hirsute, immense et laide qu’il refuse de tailler. De quoi s’aliéner les autres dieux, très à cheval sur l’hygiène corporelle.
Plutôt que d’accepter gracieusement de gérer les marées avec la dignité d’un haut fonctionnaire céleste, il s’oppose à Izanagi, son père. À la place, il hurle et hurle de plus en plus fort jusqu’à ce que les montagnes verdoyantes se dessèchent et que les rivières s’évaporent. Il n’a de cesse de reprocher à son père d’avoir abandonné sa mère, Izanami, au pays des morts (Yomi). Au grand dam de ce dernier, agacé par tant d’ingratitude. Mais Izanagi n’est pas le seul à perdre patience.
« Par tous les kamis, Susanoo, cesse ce vacarme ! Tu fais trembler les piliers du ciel ! » s’écrie Amaterasu, sa sœur, la déesse du Soleil, excédée par ses jérémiades sismiques. « Tu ne comprends rien à ma douleur, ma sœur ! » tonne-t-il en retour. « Le ciel est trop lisse pour moi, je préfère l’étreinte des ombres ! Je veux rejoindre maman. »
Chapitre 2 : L’Ultime Outrage du Prince des Tempêtes
Vexé par les remarques de sa sœur, Susanoo prend alors Amaterasu pour cible. Tout d’abord, il s’emploie à briser l’harmonie des cycles agraires. Le Takamagahara (domaine de la déesse du soleil) vit en effet au rythme des rizières sacrées.
Par pure malveillance, ou peut-être par un désir puéril de voir l’ordre s’effondrer, le Prince des Tempêtes s’engouffre dans les champs d’Amaterasu. D’un geste dédaigneux, il en comble les canaux d’irrigation, détournant l’eau pour transformer les terres fertiles en bourbiers stériles.
Il aurait pu s’en tenir à cela, mais non. Il s’introduit dans les jardins pour y répandre ses propres excréments, souillant le lieu où la déesse devait célébrer la fête des prémices. Toujours ce problème avec l’hygiène. Amaterasu, dans sa mansuétude infinie, tente d’abord de justifier ces actes. Mais son frère ne va pas lui laisser le choix.
Non content d’avoir souillé les rizières sacrées, Susanoo choisit de franchir le seuil de l’innommable. Alors qu’Amaterasu se consacrait à l’art sacré du tissage dans la sérénité de son atelier, il en fracasse la toiture pour y précipiter la dépouille d’un poney céleste, écorché vif par ses soins.
Cette fois, c’en est trop. Amaterasu plonge dans une colère noire face à cet affront. Elle menace de faire disparaître le soleil. Les autres divinités n’ont pas le choix. Elles se réunissent pour tenir un conseil d’urgence. Sans surprise, les délibérations sont rapides et la sentence est prononcée.
Susanoo est traîné de force au pied des dieux. Tout d’abord, on lui rase la barbe (enfin un peu de tenue). Puis, on lui arrache les ongles (qui sont sales eux aussi), avant de le bannir du royaume des dieux. Dépouillé de son affreuse barbe à laquelle il s’était attaché, et de ses attributs démiurgiques, le Prince des Tempêtes est ainsi jeté sur les routes de l’exil.
Chapitre 3 : La Rivière Hi et les Baguettes de l’Espoir
Il atterrit lourdement dans la province d’Izumo, dans l’actuelle préfecture de Shimane. Si vous visitez cette région aujourd’hui, vous comprendrez immédiatement pourquoi les dieux l’ont choisie pour cette mise à l’épreuve : c’est une terre de brumes persistantes et de forêts si denses qu’elles semblent absorber chaque son, une véritable stase temporelle. Susanoo, affamé et transi de froid, marche le long de la rivière Hi (Hi-kawa).
Alors qu’il maudit sa sœur et les autres dieux, il repère un artefact dérisoire dérivant sur l’onde limoneuse : une paire de baguettes en bois.
« S’il y a des baguettes, il y a du riz. S’il y a du riz, il y a de la civilisation. Et s’il y a des mortels, il y a forcément quelqu’un à taxer ou à terroriser pour un bol de soupe, » se dit-il avec un rictus de politicien.
Il remonte le courant, espérant trouver une auberge, mais il tombe sur une scène de désolation. Près de la rive, deux divinités locales, Ashinazuchi et Tenazuchi, protègent une ravissante jeune fille, Kushinada-hime. Ils pleurent à chaudes larmes.
« Hola, les ancêtres ! Pourquoi inondez-vous cette rivière de vos larmes ? N’y a-t-il pas assez de pluie comme ça ? » demande Susanoo. Le vieux père lève des yeux opalescents de chagrin. « Seigneur, vous parlez avec la superbe d’un prince, mais ici, la mort a huit têtes et un appétit insatiable. »
« Expliquez-vous avant que je ne perde patience, » gronde Susanoo. « Chaque cycle, » commence le vieillard en tremblant, « le Yamata no Orochi descend de la montagne. C’est un dragon dont la silhouette seule sature l’horizon. Il a déjà dévoré sept de nos filles, une par une. Kushinada est l’ultime relique de notre lignée, notre dernier bourgeon. Et ce soir, le monstre vient réclamer son dû. »
L’Orochi n’a rien d’un petit dragon de conte de fées. C’est une véritable catastrophe naturelle sur pattes, c’est un monstre hideux sorti tout droit des entrailles de la terre. Son corps est un mélange chaotique de mousse, de roche et de vieux cyprès ; ses yeux brillent d’une malveillance pure, comme des cerises d’hiver qui auraient mariné dans la haine.
Son ventre est fendu en deux, il laisse une traînée toxique et infecte partout où il passe. Il est tellement immense qu’il fait la taille de huit collines. D’ailleurs, pour le voyageur qui regarde les crêtes de Shimane aujourd’hui, chaque sommet ressemble étrangement à une vertèbre de ce monstre.
Susanoo se dit que s’il se débarrasse du dragon, les dieux allaient le rappeler aussitôt et faire repousser sa barbe ! Après tout, ce serait un héros.
« Écoutez bien, dit-il aux vieillards. Je suis le frère de la déesse du Soleil, bien que nous ne soyons plus en termes très cordiaux. Je vais vous aider et terrasser ce monstre. Mais en échange, vous me donnerez votre fille en mariage. Marché conclu ? »
Les parents hésitent. Le jeune homme devant eux est sans aucun doute d’origine divine, mais il a une hygiène douteuse. Finalement, ils préfèrent voir leur progéniture mariée plutôt que dissoute dans l’acide gastrique d’un dragon, et ils acquiescent.
Chapitre 4 : La Stratégie du « Huit fois Raffiné »
Susanoo sait que la force brute contre un adversaire aussi formidable ne suffit pas. Il a une idée, il va le faire boire.
« Viel homme, construis-moi une palissade octogonale, percée de huit portes. Et ne lésine pas sur la charpente ! » ordonne-t-il. Derrière chaque porte, il fait dresser une plateforme supportant une cuve massive.
Il prépare ensuite le Yashioori-no-sake, un saké aussi délicieux que fortement alcoolisé. Concentré sur son objectif, il n’en garde même pas une goutte pour lui.
Le petit groupe a à peine le temps de finir les préparations que l’Orochi arrive. En s’approchant de l’étrange construction, ses huit têtes reniflent l’air.
« Quelle est cette odeur délicieuse ? gronde-t-il d’une voix qui fait trembler les montagnes. Il s’approche et trempe sa langue dans une des cuves. ».
« Mais c’est délicieux ! » et la créature se met à boire.
Regarde ça, murmure Susanoo, caché derrière un rocher, à Kushinada. Le spectacle est grotesque : huit têtes monstrueuses s’enivrent simultanément en bavant. Quelques minutes plus tard, le monstre s’écroule pour une petite sieste bien méritée.
Susanoo en profite. Il bondit, une immense épée à la main. En frappant de toutes ses forces, il coupe les huit têtes une par une. Le sang noir coule abondamment et finit sa course dans la rivière Hi, qui change de couleur pour devenir pourpre.
Depuis lors, Izumo demeure le berceau de la sidérurgie japonaise. Du sang mythique jaillit le sable ferrugineux (satetsu) qui, dompté par la flamme des forges, enfante les lames les plus redoutables du Japon.
Chapitre 5 : L’Exhumation de Kusanagi et le Chant de Suga
Dans sa furie, Susanoo continue à s’acharner sur la bête. Mais alors qu’il commence à découper la quatrième queue, son épée frappe quelque chose de si dur qu’elle se brise presque. Klang.
« Comment ça Klang ?? »
Intrigué, il incise la chair écailleuse à la main et trouve cachée à l’intérieur une lame magique : l’épée Kusanagi-no-Tsurugi (l’épée coupeuse d’herbe).
« Tiens, tiens… Voilà un jouet que ma sœur n’aura pas dans sa collection, » ricane-t-il d’abord. Et puis, en y réfléchissant bien, il se dit que ça lui ferait plaisir et qu’il fallait peut-être qu’il s’excuse. « C’est vrai que je n’aurais pas dû tuer ce poney. »
Pris de remords, certes un peu tardifs, il offre l’épée à Amaterasu en signe de réconciliation. Ce geste scelle la fin de sa rébellion.
Il part ensuite en compagnie de sa femme Kushinada (qui n’a rien demandé) pour fonder son royaume. Il s’enfonce dans les terres jusqu’à une contrée nommée Suga. En contemplant les volutes de nuages s’élevant des cimes sacrées, il ressent une sérénité nouvelle.
« Kushinada, regarde ces nuages, » dit-il, sa voix plus douce que d’habitude. « Ils forment une forteresse pour nous. Ici, personne ne viendra nous dicter nos lois.
-C’est un bel endroit pour prendre un bain », lui suggère subtilement sa femme.
C’est ici que Susanoo érige son premier palais et déclame le premier poème waka, une strophe de trente-et-une syllabes qui jette les bases de la littérature impériale. Aujourd’hui, le sanctuaire Suga-jinja demeure le témoin silencieux de cette métamorphose. Le visiteur qui s’y recueille ne cherche plus le dieu des tempêtes, mais le bâtisseur, celui qui a su transformer son exil en fondation. Susanoo n’est plus le paria de la Plaine Céleste, il est l’architecte du Japon terrestre, celui qui a compris que la plus belle des victoires se gagne souvent au fond d’une cuve de saké et au fil d’une lame retrouvée dans les entrailles d’un monstre.
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