Acte I – La couleur interdite de Parangtritis
Il y a bien longtemps, sur la côte sud de Java, là où les vagues de l’océan Indien viennent se briser en rugissant contre le sable noir de Parangtritis, vivait une jeune tisseuse nommée Kartika. Son petit village s’étendait entre deux falaises jumelles, le Gunung Parang et le Gunung Gajah. Il surplombait l’océan déchainé : les courants, violents et sournois, avaient déjà emporté plus d’un pêcheur imprudent. Les anciens racontaient que les vagues obéissaient à une reine invisible.
Si vous connaissez l’Indonésie, vous connaissez le batik. Cet art que pratiquait Kartika depuis l’enfance, consiste à dessiner sur le tissu avec de la cire chaude avant de le plonger dans la teinture : les zones recouvertes de cire résistent à la couleur, laissant apparaître, une fois la cire fondue et retirée, un motif complexe en négatif. Chaque motif a un sens : des vagues stylisées pour la protection des marins, des fleurs de frangipanier pour le deuil, des spirales pour le cycle de la vie. C’est un travail qui nécessite une grande patience et, où la moindre coulure de cire peut ruiner des heures d’ouvrage.
Kartika tenait l’atelier de son père, un simple joglo de bois ouvert sur la plage, où pendaient des dizaines de pièces de batik séchant au vent. Elle était réputée dans toute la région pour un talent unique : elle seule savait obtenir un vert profond, presque phosphorescent, une teinte qu’aucune autre teinturière ne parvenait à reproduire. On l’appelait hijau Kartika, le vert de Kartika.
Le problème, c’est que ce vert-là était précisément celui qu’on ne devait jamais porter sur cette plage.
« Encore en train de teindre du vert, » soupira sa grand-mère en la voyant tremper un sarong dans la cuve fumante. « Combien de fois faudra-t-il te répéter que la Reine du Sud n’aime pas qu’on lui vole sa couleur ? »
— « La Reine du Sud ne m’a jamais rien dit personnellement, Nek, » répondit Kartika en essorant le tissu sans même lever les yeux.
« Elle n’a pas besoin de te parler. Elle regarde. Et ceux qu’elle remarque disparaissent dans les vagues, on ne les revoit jamais. » La vieille femme désigna l’horizon, où l’écume blanche mordait le sable noir avec une régularité presque menaçante.
« Nyi Roro Kidul porte le vert parce que c’est sa couleur. Celle qui ose la porter ici, elle la prend pour une rivale. Ou pour une invitation. »
Kartika haussa les épaules. Elle avait entendu cette mise en garde toute sa vie, répétée par sa mère, par les pêcheurs, par les vendeurs de brochettes sur la promenade (et il ne faut jamais manger une brochette quand elle est devenue verte). Mais le vert la faisait vivre : les touristes de Yogyakarta se l’arrachaient, les marchands de Solo venaient spécialement chercher ses pièces, et un sarong hijau Kartika se revendait trois fois le prix d’un batik ordinaire. Elle continua donc de tremper ses tissus, portant elle-même, fièrement, un fin selendang vert émeraude noué autour de la taille, son unique bijou, sa signature, celle qu’elle ne retirait jamais, pas même pour dormir.
Acte II – La dame en kebaya
Un soir de pleine lune, alors que la marée descendait plus loin que d’habitude, Kartika descendit seule sur la plage pour rincer une dernière pièce de tissu dans l’eau de mer, comme le voulait la tradition pour fixer la couleur. Le sable noir luisait sous la lune, et le grondement des vagues semblait plus grave que d’ordinaire.
Elle s’agenouilla près de l’eau et plongea le tissu vert. C’est alors qu’elle la vit.
Une femme se tenait à quelques mètres, immobile face à l’océan, vêtue d’une kebaya d’un vert si intense qu’il semblait absorber la lumière de la lune plutôt que la refléter. Ses cheveux noirs, longs jusqu’aux chevilles, ondulaient dans un vent que Kartika ne sentait pas.
« Tu portes ma couleur, petite tisseuse, » dit la femme sans se retourner.
Kartika se figea, le tissu encore entre les mains. « Je… je ne voulais pas vous manquer de respect, Nyai. »
— « La plupart des mortels qui portent ce vert le font par ignorance. Toi, tu le fabriques. Tu le vends. Tu le portes chaque jour, comme une provocation. » La femme se retourna enfin. Son visage était d’une beauté sans âge, mais ses yeux, d’un vert d’algue profonde, semblaient contenir tout l’océan.
« Pourquoi ?
– Parce que c’est la plus belle couleur que je connaisse, » répondit Kartika, retrouvant son aplomb malgré la peur qui lui nouait le ventre.
« Et parce que ma famille en vit. »
Nyi Roro Kidul sourit.
« Une réponse honnête. Rare. » Elle s’approcha, et le sable sous ses pieds ne laissait aucune empreinte.
« La plupart me supplient, me flattent, m’offrent des fleurs qu’ils jettent dans les vagues en espérant ma clémence. Toi, tu me dis simplement que tu préfères ma couleur à ta propre sécurité.
– Allez-vous me punir ? » demanda Kartika.
– Je pourrais. » La reine tourna son regard vers l’horizon, où les nuages commençaient à masquer la lune.
« Ou je pourrais faire de toi la meilleure teinturière que cette côte n’ait jamais connue. Mais rien n’est gratuit, petite tisseuse. Reviens ici dans sept nuits, à la même heure. Et apporte-moi cent pièces de soie blanche. »
Acte III – Le pacte et la prospérité
Kartika revint sept nuits plus tard, les bras chargés de soie, le cœur battant. Nyi Roro Kidul l’attendait déjà, debout dans l’eau jusqu’aux genoux, indifférente aux vagues qui se brisaient contre elle sans jamais la déséquilibrer.
« Voici le marché que je te propose, » dit la reine en prenant la soie des mains tremblantes de Kartika. « Chaque nouvelle lune, tu m’apporteras une pièce de tissu, blanche, tissée par tes soins. En échange, je te donnerai un vert que nul ne pourra jamais imiter. Un vert tissé de mes propres algues, de l’écume de mes vagues, du fond de mon royaume englouti. Tes tissus se vendront dans tout Java, jusqu’à Jakarta, jusqu’au-delà des mers. »
– Et en échange de quoi d’autre ? » demanda Kartika, méfiante.
Nyi Roro Kidul sourit, cette fois avec quelque chose qui ressemblait presque à de l’amusement. « Tu es prudente. Bien. La contrepartie est simple : tu ne quitteras jamais cette plage pour un homme. Aucun mari ne t’emmènera loin de mes vagues. Ton art m’appartient, et ce qui m’appartient reste près de moi. »
Kartika réfléchit. Elle n’avait jamais été pressée de se marier, et de toute façon les prétendants du village l’ennuyaient bien plus que la mer ne l’effrayait.
« Marché conclu, » dit-elle en tendant la main. La reine la saisit délicatement et y déposa du bout des doigts, une algue verte qui se dissout instantanément dans la paume de la jeune fille.
Les années suivantes furent celles de la gloire. Le vert de Kartika devint légendaire : un vert si profond, si vivant, que les acheteurs juraient qu’il changeait de nuance selon la lumière. Son atelier s’agrandit. Des apprenties vinrent de tout Java pour apprendre auprès d’elle, sans jamais percer le secret de sa teinte. Chaque nouvelle lune, discrètement, Kartika descendait sur la plage avec une pièce de soie blanche, et chaque fois, la reine l’attendait, silencieuse, dans l’écume.
Acte IV – Le pêcheur de Depok
Des années passèrent. Un jour, un jeune pêcheur du village voisin de Depok, nommé Bayu, vint livrer sa pêche à l’atelier de Kartika, comme il le faisait chaque semaine. Contrairement aux autres hommes du village, il ne semblait jamais intimidé par sa réputation, ni par le vert qu’elle portait toujours noué à la taille.
« On dit que la mer te protège, » lui dit-il un matin, en déposant ses paniers de poisson. « Moi, elle me terrifie tous les jours, et pourtant j’y retourne. »
– La peur et le respect, ce n’est pas la même chose, » répondit Kartika en souriant malgré elle.
– Alors apprends-moi le respect, » répliqua-t-il, « puisque manifestement tu en as pour deux. »
Ils se mirent à parler chaque semaine, puis chaque jour. Bayu n’avait pas peur de la questionner sur son vert unique, sur ses nuits de pleine lune passées sur la plage, des absences que tout le village avait remarquées sans jamais oser les commenter. Kartika, pour la première fois depuis le pacte, sentit quelque chose qu’elle avait pris soin d’éviter : l’envie de partir. De quitter la plage noire, les falaises jumelles, les nouvelles lunes et leurs offrandes. L’envie, tout simplement, de vivre une vie qui ne lui était pas dictée par une reine invisible. L’envie de liberté.
« Épouse-moi, » lui dit Bayu un soir, sur cette même plage où elle rencontrait Nyi Roro Kidul depuis des années. « Partons à Yogyakarta. Tu ouvriras ton atelier là-bas, loin des courants et des légendes. »
Kartika regarda l’océan, noir et calme ce soir-là, presque immobile, trop immobile, pensa-t-elle un bref instant. « Laisse-moi réfléchir, » dit-elle. Mais elle savait déjà, au fond d’elle, que la réponse serait oui.
Acte V – La dernière nouvelle lune
À la nouvelle lune suivante, Kartika descendit sur la plage une dernière fois, sa pièce de soie blanche sous le bras, décidée à annoncer son départ.
Nyi Roro Kidul l’attendait, immobile.
« Tu portes une odeur nouvelle, petite tisseuse, » dit la reine sans préambule. « L’odeur du sel d’un autre homme. »
Kartika déposa la soie sur le sable, les mains tremblantes. « Nyai, je dois vous parler. Je pars. J’épouse un pêcheur de Depok, et nous partons vivre à Yogyakarta. »
Le silence qui suivit dura si longtemps que Kartika crut, un instant, que la reine avait disparu. Puis Nyi Roro Kidul s’avança, et pour la première fois, le sable garda l’empreinte de ses pas.
« Nous avions un marché, » dit-elle, sa voix grave comme un ressac lointain. « Ton art m’appartient. »
« Mon art, oui, » répondit Kartika, tremblante mais debout. « Pas ma vie entière. Je vous ai tout donné pendant des années : ma jeunesse, ma solitude, une pièce de soie à chaque lune. Je ne vous ai jamais menti, jamais manqué une nouvelle lune, jamais renié votre vert. J’ai le droit, maintenant, de vivre aussi la mienne. »
Nyi Roro Kidul resta silencieuse, son regard posé sur la jeune femme qui lui tenait tête sans trembler. C’est la même franchise, songea-t-elle, que le premier soir où elles s’étaient rencontrées.
« Sept ans que tu reviens à chaque lune. Sept ans sans une seule absence, sans un seul mensonge. » Elle s’approcha et, du bout des doigts, renoua elle-même le selendang vert autour de la taille de Kartika. « Ce n’est pas ta présence que je voulais, petite tisseuse. C’était ta loyauté. Et celle-ci, je l’ai. Une femme loyale, c’est si rare. »
– Alors… je peux partir ? » demanda Kartika, n’osant pas y croire.
– Tu partiras, tu épouseras ton pêcheur, tu ouvriras ton atelier à Yogyakarta. » La reine posa une main sur la pièce de soie blanche restée sur le sable. « Mais le vert restera à toi, où que tu ailles, à une condition. Chaque nouvelle lune, où que tu sois, tu teindras une pièce de soie et tu la confieras à la première rivière que tu croiseras. Toutes les rivières de Java finissent par me rejoindre. »
Kartika s’inclina, le cœur trop plein pour trouver les mots. « Je le ferai, Nyai. Toujours. »
– Je sais » répondit simplement Nyi Roro Kidul, avant de reculer dans l’écume et de se fondre dans les vagues.
Kartika épousa Bayu à la saison suivante, sur la plage même de Parangtritis, sous une pluie légère que les anciens du village jugèrent être une bénédiction plutôt qu’un mauvais présage. Le couple s’installa à Yogyakarta, où l’atelier de Kartika devint bientôt le plus réputé de la ville, son vert toujours aussi impossible à imiter. Chaque nouvelle lune, sans exception, on pouvait la voir déposer un carré de soie teinte au bord du Code, la rivière qui traverse la ville, et le regarder s’éloigner au fil du courant.
Aujourd’hui encore, à Parangtritis, les guides répètent aux touristes de ne jamais porter de vert sur la plage. Par respect, disent-ils, et non par crainte. Et si l’on demande aux tisserands de Yogyakarta pourquoi certains d’entre eux glissent chaque mois un carré de soie verte dans la rivière, ils sourient simplement et répondent que c’est une vieille tradition de famille, venue d’une aïeule qui avait su, un jour, tenir tête à une reine.
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