Acte I – L’exil de Raymond
Il y a bien longtemps, dans le village de Saint-Jean-de-Maurienne, niché au pied des Alpes savoyardes, à une époque où les artisans travaillaient dans de petites échoppes de bois le long des ruelles étroites. Raymond, cordonnier réputé, façonnait des chaussures solides. Il le fallait car ses clients, pour la plupart des voyageurs, franchissaient les cols du Mont-Cenis et du Galibier. Toutefois son talent lui valait aussi de recevoir des commandes des petits nobles des environs, des bourgeois, et des bourgeoises. Celles-ci voulaient être élégantes dans les dîners mondains. Paradoxalement, c’est ce même talent qui le mena à sa perte. Un jour, Dame Isabeau, femme influente et cruelle, entra dans son atelier. Elle se vantait partout d’avoir des pieds délicats, “comme ceux d’une princesse”. Raymond prit ses mesures avec soin et fabriqua une paire de souliers. Mais lorsqu’elle les essaya et regarda dans le miroir, ils lui parurent trop grands. C’est qu’elle avait de très grands pieds.
« Tu oses insinuer que mes pieds sont énormes ? » cria-t-elle, sa voix résonnant sur la place du marché.
— « Dame Isabeau, je n’ai fait que suivre vos mesures… » répondit Raymond, tremblant.
— « Mensonge ! Tu veux me ridiculiser devant tout le village ! » Les habitants, craignant son influence, se rangèrent de son côté. Elle accusa Raymond de moquerie et de tromperie. Les notables, soucieux de ne pas s’attirer sa colère, le condamnèrent sans procès. On le chassa du village, ses outils confisqués, son atelier fermé.
« Je n’avais pas grand-chose, et j’ai quand même tout perdu. » Raymond erra alors dans les bois de la vallée de l’Arvan. Dépouillé de son métier et de son honneur, il s’assit dans une clairière, décidé à mourir là. En s’allongeant, il sentit que le sol n’était pas plat : sous lui, la terre formait une empreinte gigantesque, creusée comme si un pied colossal avait foulé la roche. Les habitants appelaient ce lieu La Grolle du Géant.
« Tiens, au moins je serais venu ici une fois dans ma vie » pensa-t-il avant de fermer les yeux.
Acte II – La rencontre du géant
La nuit s’était épaissie sur la vallée de l’Arvan. Les sapins se dressaient comme des colonnes noires, et le vent descendait des cols alpins en gémissant. Raymond, allongé dans l’empreinte gigantesque, sentit soudain le sol vibrer. Il se leva tout doucement.
« Qui ose me réveiller alors que j’ai tout perdu et que je dors dans la forêt ? » Ce n’était pas le jour pour l’importuner. Il ouvrit les yeux et vit le géant s’approcher. Ses pas résonnaient comme des tambours. Sa silhouette dominait les arbres, et chaque mouvement faisait trembler la terre. Lorsqu’il se pencha, Raymond distingua ses traits : un visage taillé comme la roche des montagnes. Sa peau avait la couleur du granit, striée de cicatrices. Ses yeux, d’un gris métallique, brillaient dans l’obscurité. Sa chevelure, longue et sombre, tombait en mèches épaisses sur ses épaules larges, et sa barbe, mêlée de mousse et de poussière, lui donnait l’air d’un roi sauvage. Son corps était massif. Ses bras ressemblaient à des troncs d’arbres, ses mains pouvaient briser un rocher. Ses vêtements étaient faits de peaux grossières, cousues avec des tendons, et ses bottes (usées jusqu’à la corde) semblaient trop petites pour ses pieds énormes. Raymond, terrifié, se redressa.
« Tu dors dans mon pas, petit homme… » dit la voix grave, résonnant comme un écho dans la montagne.
— « Je n’ai plus rien, Géant. Si tu veux ma vie, prends-la. » répondit Raymond, abattu. Le géant s’accroupit, ses mains énormes posées sur ses genoux.
« Prendre ta vie ? Ghahahaha. Mais pourquoi faire une chose pareille ? Raconte-moi ton histoire, petit homme. » Raymond lui raconta son histoire et le géant lui raconta la sienne. Ils se trouvèrent de nombreux points communs, dont une méfiance envers les femmes, héritée d’expériences malheureuses. Bien vite, ils décidèrent de s’entraider.
« … mais j’ai perdu mon atelier, mes outils, tout ce que j’avais.
— Alors tu travailleras pour moi. Je t’apprendrai à chasser. Tu tueras les bêtes de la forêt, tu prendras leur peau, et tu me feras des chaussures. Des chaussures dignes de mes pas. En échange, tu deviendras le plus grand chasseur que ces montagnes aient connu. »
Acte III – Le chasseur renommé
Les jours passèrent, puis les semaines. Raymond, guidé par le géant, apprit à traquer le gibier dans les forêts épaisses de la vallée de l’Arvan. Le col du Galibier, les pentes boisées du Mont-Cenis, les clairières humides près des torrents devinrent son terrain de chasse. Le géant lui montrait les traces invisibles aux yeux des hommes : l’empreinte légère du chevreuil sur la mousse, le frottement du sanglier contre l’écorce, le souffle du loup dans la nuit. Raymond, autrefois simple cordonnier, se transforma en chasseur redoutable. Ses flèches atteignaient leur cible avec une précision surnaturelle, ses pièges ne manquaient jamais. Chaque bête abattue était dépecée, et sa peau servait à fabriquer les bottes immenses du géant. Les soirs, dans la clairière de la Grolle, Raymond cousait le cuir à la lueur du feu, ses doigts agiles retrouvant leur métier perdu. Le géant, assis à ses côtés, observait en silence, comme un maître satisfait de son élève. Un jour, Raymond descendit vers un village voisin, Hermillon, situé au bord de la rivière Arc. Les habitants, frappés par ses prises, l’accueillirent avec admiration. Il apportait du gibier en abondance : cerfs majestueux, sangliers massifs, loups redoutés. Les villageois, qui peinaient à nourrir leurs familles, virent en lui un sauveur.
« D’où viens-tu, chasseur ? » demanda un ancien du village.
— « Des bois de Maurienne. J’ai appris à écouter la montagne. » répondit Raymond, évitant de mentionner le géant.
« Tes dons dépassent ceux des hommes. Tu es béni des esprits de la forêt. » ajouta une vieille femme, émerveillée. Et un peu émoustillée par les exploits du jeune homme. Rapidement, sa renommée se répandit. On l’appelait “l’homme des bois”, celui qui connaissait les secrets des bêtes. Les enfants le suivaient, fascinés par ses récits. Les hommes lui demandaient conseil pour poser leurs pièges. Les femmes, intriguées, l’observaient de loin, mais Raymond gardait son cœur fermé, marqué par la trahison d’Isabeau. « On ne m’y reprendra pas à faire confiance à une femme, pouahhh », pensait-il. Chaque nuit, il retournait vers la clairière de la Grolle pour s’y reposer auprès de son ami le géant. Ils se parlaient des heures en se racontant leurs exploits respectifs.
« C’est quand même incroyable tout ce que l’on peut accomplir quand il n’y a pas de femmes dans les environs. »
Acte IV – Le retour du passé
Les années avaient passé, et Raymond était désormais reconnu dans toute la vallée comme un chasseur hors pair. Ses prises nourrissaient les villages, les enfants dessinaient ses exploits, et son nom circulait jusque dans les bourgs voisins. Mais derrière cette gloire, son cœur restait marqué par la trahison de Dame Isabeau. La haine qu’il portait aux femmes ne s’était jamais apaisée. Un matin d’automne, alors qu’il revenait du marché de Saint-Julien-Montdenis, Raymond croisa une jeune femme. Ses traits lui rappelèrent aussitôt ceux d’Isabeau : le même port de tête, le même regard fier. Elle se présenta : Élise, fille unique de Dame Isabeau.
« On dit que tu es le plus grand chasseur de Maurienne. J’aimerais voir de mes yeux ce qui fait ta renommée. » Raymond la fixa, inquiet, voilà que tout recommençait. Ces vaines créatures allaient encore lui voler sa vie. Il répondit froidement.
« La chasse n’est pas faite pour les femmes.
— Tu refuses ma requête ? Est-ce que tu as quelque chose à cacher ? Ne rêves-tu pas d’avoir la chance d’arpenter les bois avec moi ? MOI ! » répliqua-t-elle avec défi. Raymond n’avait pas du tout envie d’arpenter les bois avec elle. Mais il avait peur que la jeune femme fasse une scène et qu’elle détruise sa vie. Encore. Alors, il céda. En prenant bien soin de répéter d’une voix forte, pour que tout le monde l’entende, que la chasse ce n’était pas pour les femmes. Il ne faudrait pas lui en tenir rigueur s’il se faisait dévorer par les loups ! Ou pire ! Ensemble, ils s’enfoncèrent dans la forêt. Raymond la conduisit sur son terrain de chasse favori, le plus facile et le moins dangereux. La vallée était silencieuse. Contrairement à Élise qui faisait fuir toutes les proies et commençait à se moquer de lui.
« Hahaha, pas terrible pour un chasseur. Je me demande si tu n’es pas qu’une fraude après tout. » Ce cirque dura près de deux heures avant qu’elle accepte enfin de rentrer au village.
« Peu importe ce qu’elle dira, pensait Raymond, pourvu que je ne l’entende plus glousser. » Mais comme dans toutes les tragédies, c’est au moment où tout semblait s’arranger que la situation changea.
« Oh Raymond, tu es là ! Ghahahaha » Le géant surgit de la forêt.
— « Ah, c’est toi ! » répondit le chasseur avec un grand sourire. Mais Élise se mit à hurler, à crier au monstre, au démon. À jurer sur tous les dieux qu’aussitôt revenue au village elle rassemblerait des gardes, qu’elle écrirait même au roi pour qu’il envoie son armée terrasser le géant. Et Raymond ? Oh, s’il acceptait de transpercer le cœur de son ami de son épée, il aurait le droit de finir sa vie dans un cachot. Le géant parut désolé, il ne savait pas quoi faire. Raymond sentit le vent se lever, les arbres frémir. Il était étrangement calme. « Il n’y a qu’une seule chose à faire, pensa-t-il, et il avait peut-être raison. » Élise souriait, inconsciente du danger. Elle pensait avoir la situation bien en main. Raymond s’approcha d’elle, lui tapota l’épaule et soudain, ses mains se refermèrent sur son cou.
« Crac »
Acte V – La transgression et la chute
La clairière de la Grolle était figée dans un silence de mort. Le corps d’Élise gisait au sol, ses yeux grands ouverts vers le ciel, ses lèvres figées dans un souffle interrompu. Le géant s’approcha pour réconforter son ami.
« Tu as agi comme la nature agit : sans remords, sans faiblesse. Tu peux être fier. »
Bien sûr, ce n’était pas aussi simple. Mais ses mots le rassuraient. Il était coupable devant les hommes et peut-être même devant son propre cœur, mais on l’avait déjà pardonné. Pas le temps de s’appesantir sur son sort. Il fallait encore transporter le corps au village et expliquer « l’accident de chasse ». Curieusement, tout se passa bien. Les villageois connaissaient Raymond depuis des années et ne pouvaient pas supporter la jeune arrogante. Ils acceptèrent sans question la version du chasseur. Raymond reprit ses activités et passa de plus en plus de temps dans la forêt avec son ami le géant. Il refusa, sans surprise, toutes les femmes du village qui le demandaient en mariage. Et c’était sans doute le mieux pour elles. Petit à petit, il devint l’ombre du géant, son reflet humain. On raconte encore, près de Saint-Jean-de-Maurienne, que dans la clairière de la Grolle, les pas de Raymond résonnent aux côtés de ceux du géant.
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