Chapitre Premier : Le village du Finistère
À Locronan, blotti sur sa colline du Finistère, les toits d’ardoises luisent. Il a plu toute l’après-midi.
Sur le seuil de l’église Saint-Ronan, deux vieilles femmes en coiffe noire se signent en regardant le ciel qui s’assombrit. Un vieux camion remonte la rue.
« Dépêche-toi, Yann, lança une voix de femme depuis une fenêtre. La nuit tombe et j’ai vu le chat noir traverser la rue trois fois aujourd’hui.
Le camionneur grommelle :
— Ce n’est pas le chat qui m’inquiète, Marguerite. C’est ce bruit… cette scie qui grince dans le lointain depuis ce matin.
— Ne sois pas superstitieux, Yann ! Tu sais bien que ce qui porte malheur, ce sont les chats noirs. »
Mais Yann est inquiet, c’est la Saint-Sylvestre, le dernier jour de l’année. Normalement, les rires devraient fuser du café qui fait l’angle avec la rue des Martys. Mais ce soir tout est silencieux. Une vieille croyance court en Basse-Bretagne : le dernier mort de l’année devient le serviteur de la Mort pour les douze mois à venir. Et à Locronan, on n’a enterré personne depuis trois semaines.
Soudain un grincement vient briser le silence. Lent. Régulier. Qui vient du chemin de Kerfeunteun, là-bas, en contrebas du village.
Chapitre II : La Charrette Noire de l’Ankou
Marie-Yvonne Kerloch, la couturière, a oublié de rentrer son linge. Quand elle entend ce grincement, elle soulève un coin du voile et regarde.
Une forme émerge de l’obscurité. Une charrette immense. Deux grands chevaux blancs, efflanqués, aux yeux rouges comme des braises, la tirent sans faire aucun bruit de sabots. Mais ce n’est pas eux que Marie-Yvonne regarde, c’est l’homme assis sur la charrette.
Il est d’une maigreur à faire peur, vêtu d’un long manteau noir qui flotte autour de lui comme un linceul. Un grand chapeau rond, en feutre noir, est enfoncé si bas sur son front qu’il n’y a que son nez qui dépasse. Il tient dans ses mains une faux, mais une faux retournée, dont le tranchant est tourné vers l’extérieur, vers l’avant.
— Jésus-Marie-Joseph, murmure la couturière.
L’homme s’arrête. Il tourne lentement la tête vers la fenêtre.
— Bonsoir, Marie-Yvonne Kerloch.
La couturière veut reculer, mais ses jambes ne lui obéissent pas.
— Je ne vous ai jamais vu, Monsieur, bredouille-t-elle.
— Personne ne me voit avant son heure, répond l’Ankou. Mais toi, tu me vois. Alors ouvre ta porte.
— Que voulez-vous ?
L’Ankou lève lentement sa faux, et le fer luit d’une lueur blafarde. On y voit des ombres passer, des visages, des mains qui semblent vouloir s’en échapper.
— Je veux ce qui m’est dû. Le dernier mort de l’année. Où est-il ?
— Il n’y a pas eu de mort à Locronan depuis des semaines ! s’écrie Marie-Yvonne.
L’Ankou penche la tête.
— Pas encore.
Il lève sa faux.
— Arrête !
Une voix d’homme a retenti dans la ruelle. Jean Le Gall, le poissonier, sort de l’ombre, une boite de thon à la main.
— Laisse cette femme, esprit de malheur !
L’Ankou se tourne lentement.
Chapitre III : Le Marché des Âmes
L’Ankou s’avance, traînant sa faux derrière lui. Le fer racle les pavés, et à chaque raclement, une étincelle bleue jaillit, révélant des visages d’hommes et de femmes qui se tordent dans une souffrance silencieuse.
— Regarde-les bien, souffle l’Ankou. Ceux que j’ai fauchés cette année. Le vieux Corentin, emporté par la fièvre en janvier. La petite Anne, qui s’est noyée dans l’étang en mars. Les matelots du Saint-Yves, disparus en mer en octobre. Ils voyagent avec moi jusqu’à la nuit du nouvel an.
Jean Le Gall recule d’un pas.
— Pourquoi reviens-tu alors ? Pourquoi n’es-tu pas déjà parti avec eux ?
— Parce que, la dernière place est vide. Sur ma charrette, il y a une place pour le dernier mort de l’année. Je m’ennuie tout seul. J’ai le droit à un peu de compagnie.
Marie-Yvonne, dans sa maison, trouve enfin la force de bouger. Elle ouvre sa porte en grand et sort dans la ruelle.
— Prends-moi alors ! Mais laisse-le ! crie-t-elle.
L’Ankou se tourne vers elle. Ses yeux brillent d’un éclat presque tendre.
— Toi, Marie-Yvonne Kerloch, tu as du courage. Mais ce n’est pas toi que je suis venu chercher.
— Qui alors ? demande Jean Le Gall.
— Je ne choisis pas, répond l’Ankou. Je ramasse. Celui que la mort a désigné, je le prends. Et cette année, à Locronan, c’est…
Il lève sa faux. Le fer se met à luire d’une lumière aveuglante. Et soudain, une ombre apparaît sur le métal, comme si la faux elle-même montrait sa prochaine victime. Sur le fer, on voit distinctement le reflet d’une maison, d’une fenêtre éclairée, et dans cette fenêtre, un visage.
Jean Le Gall reconnaît cette maison. C’est la sienne.
— Non ! Pas mon fils ! hurle-t-il.
Chapitre IV : La Dernière Fois
L’Ankou monte dans la chambre de Corentin, le fils de Jean, douze ans, qui lit des histoires de saints bretons avant de s’endormir.
Jean Le Gall arrive en courant, hors d’haleine. Marie-Yvonne le suit, et derrière eux, d’autres portes s’ouvrent. Les voisins sortent, attirés par le grincement. Quand ils voient la charrette, ils se signent et murmurent des prières.
— L’Ankou ! C’est l’Ankou ! chuchote une femme.
— Pour qui vient-il ?
— Pour le petit Corentin, dit une autre.
Jean Le Gall marche vers l’Ankou.
— Écoute-moi, serviteur de la mort. Mon fils n’a que douze ans. Il n’a pas vécu. Prends-moi à sa place. Je suis prêt.
— Tu proposes un marché, forgeron ?
— Oui. Ma vie pour la sienne.
L’Ankou réfléchit. Il regarde Jean avec tristesse.
– Ton heure n’est pas arrivée. Mais je vais faire quelque chose pour toi. Ce n’est pas ton fils qui sera le dernier mort de l’année.
Chapitre V : La mort
Un silence absolu tombe sur la rue des Martys. L’Ankou lève sa faux et frappe : le visage de Corentin devient rigide. Rupture d’anévrisme, dans son sommeil, à douze ans. Il n’aura pas eu le temps de faire l’expérience de la vie, dans ses bonheurs comme dans ses horreurs.
« Mon fils ! Mon fils ! Mais tu m’as promis…
— Qu’il ne serait pas le dernier à mourir cette année. Oui. Je vais tenir ma promesse. »
L’Ankou lève sa faux une nouvelle fois. Cette fois-ci, c’est Marie-Yvonne Kerloch qui tombe sur le sol, une mauvaise chute qui lui brise la nuque, morte sur le coup. On n’a pas idée de porter des sabots traditionnels bretons sur des pavés glissants et mouillés par la pluie.
« Elle fera une parfaite compagne pour l’année à venir. »
Dans un éclair, l’Ankou disparaît. Jean tombe à genoux, incapable de dire un mot.
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